Visuel généré par IA — illustration d'ambiance
Pendant treize ans, j'ai cartographié des tendances de marché pour des comités de direction. Quand je suis passée à l'architecture intérieure, j'ai eu envie d'appliquer le même réflexe à mon nouveau domaine. Non pas pour suivre les modes saisonnières, mais pour comprendre les mouvements profonds qui vont redessiner nos façons d'habiter dans les dix prochaines années — et en tirer des orientations concrètes pour ceux qui rénovent aujourd'hui.
Cet article s'adresse à vous si vous préparez un projet de rénovation et que vous voulez faire des choix qui tiendront dans la durée. Je me suis appuyée sur les publications accessibles gratuitement : les prévisions de Dezeen de janvier 2026, les forecasts publics de WGSN et Coloro, les scénarios de l'ADEME sur les matériaux à horizon 2035 et 2050, les synthèses PwC et CBRE sur l'immobilier durable, les articles de Domus Academy et Homes & Gardens. J'ai croisé tout cela avec ce que j'observe sur le terrain, en Suisse comme en France, projet après projet.
Les quatre grandes forces de fond
Avant de parler aménagement et esthétique, il faut identifier les courants profonds qui orientent tout le reste. J'en retiens quatre.
La contrainte carbone, amplifiée par la crise énergétique
Les normes se durcissent (RE2020 phase 2 en 2028 en France, Minergie-P en Suisse), et la crise énergétique a fait exploser les prix du pétrole et du gaz. Résultat : l'efficacité énergétique d'un logement n'est plus un argument éthique, c'est un enjeu patrimonial et budgétaire immédiat. Selon le CBRE ESG 2026, un bien classé D se décote déjà de 452 €/m² face aux passoires thermiques — et cet écart va se creuser.
Le logement comme lieu de santé
Le COVID a installé une idée durable : votre intérieur impacte directement votre santé. Qualité de l'air, acoustique, lumière naturelle, matériaux à faible émission, biophilie. C'est un corpus de recherche qui s'étoffe, et c'est le levier le plus efficace pour basculer les esprits vers les matériaux sains et durables : parler « carbone » ne convainc pas toujours, parler « qualité de l'air pour mes enfants », oui.
Le choc démographique
En Suisse, 400 000 à 500 000 biens vont être libérés par les baby-boomers entre 2030 et 2045. Beaucoup sont de grandes maisons familiales devenues surdimensionnées, avec des pièces sous-utilisées et des plans qui ne correspondent plus aux modes de vie actuels. En parallèle, la jeune génération peine à accéder à la propriété. Ces deux mouvements se rencontrent et font émerger de nouvelles formes d'habitat : division de grandes maisons en plusieurs logements cohérents, colocations seniors, coliving familial, habitat intergénérationnel. Ces formats étaient marginaux il y a dix ans ; ils deviennent un pan structurel du marché.
La technologie qui devient invisible
L'IA entre massivement dans les logements — thermostats qui apprennent vos rythmes, éclairage synchronisé sur les cycles biologiques, gestion énergétique autonome. Mais en parallèle, un contre-courant tout aussi puissant émerge : envie de déconnexion, refus des écrans partout, valorisation du tactile et de l'authentique. La tendance de fond n'est pas « plus de techno » ou « moins de techno », mais une technologie discrète, qui travaille en arrière-plan sans se voir.
Ces quatre forces ne sont pas isolées. Elles convergent. Elles poussent toutes dans la même direction : un habitat plus pérenne, plus sain, plus sensoriel, mieux pensé.
Rénovation 2026 : où investir en priorité ? — Analyse Laura Masset Studio
À quels changements s'attendre en aménagement d'espace
Ces forces se traduisent concrètement dans la façon dont les intérieurs sont pensés. Voici ce que vous pouvez anticiper si vous rénovez aujourd'hui.
À 5 ans — la fin du dogme de l'open plan
Pendant quinze ans, le mantra a été : abattre les cloisons, tout ouvrir, créer du flux. Ce dogme est en train de tomber, et les designers interrogés par Dezeen en janvier 2026 sont unanimes : la salle à manger revient comme pièce identifiable, le bureau à domicile devient un programme architectural à part entière, et l'arrière-cuisine fait son retour en force.
Ce n'est pas un retour aux pièces fermées des années 80. C'est un zonage intelligent : claustras, bibliothèques traversantes, changements de niveau, différenciation des matériaux au sol. La lumière circule, mais chaque espace retrouve son identité et sa fonction.
Trois raisons à ce virage, et elles se renforcent mutuellement. L'acoustique : un espace ouvert avec cuisine, télé et visio est un cauchemar sonore que le télétravail a rendu intolérable. L'énergie : chauffer un grand volume coûte plus cher que des pièces compartimentées, et ce contexte énergétique rend cet argument immédiatement concret. La vie réelle : vivre ensemble ne signifie pas vivre dans la même pièce — chacun a besoin de pouvoir fermer une porte.
Si vous hésitez à abattre une cloison « pour faire plus moderne », ne le faites pas automatiquement. Une verrière, un claustra, une bibliothèque ajourée peuvent vous donner la lumière et la sensation d'espace tout en préservant les zones distinctes. C'est souvent moins cher, et c'est presque toujours plus intelligent sur le long terme.
Showroom Molteni&C · Milan Design Week 2026
À 10 ans — l'habitat adaptatif et partagé
À plus long terme, deux évolutions vont peser sur la conception.
D'abord, l'habitat deviendra plus adaptatif : le même logement devra pouvoir accueillir un couple, puis une famille, puis des enfants devenus grands, puis un parent âgé. Cloisons mobiles, suites parentales convertibles en studios indépendants, espaces multiusages. Si vous rénovez une grande maison ou un appartement familial, il vaut la peine de penser dès aujourd'hui à ces évolutions : prévoir des réseaux qui permettront plus tard une petite kitchenette dans une suite, positionner une porte de manière à pouvoir cloisonner un grand espace si besoin.
Ensuite, les formes partagées vont se multiplier. Colocations seniors, coliving actifs, habitats intergénérationnels, mais aussi — et c'est peut-être le cas le plus courant — division de grandes maisons devenues surdimensionnées en plusieurs logements bien dimensionnés. C'est exactement ce qui se passe à Viuz-la-Chiésaz, où j'accompagne la transformation d'une maison sur trois étages en trois appartements distincts.
Si vous avez une grande maison qui pourrait un jour accueillir un habitat partagé ou être divisée en plusieurs logements, certaines décisions prises maintenant peuvent faciliter la conversion future. Une colonne technique centrale, une isolation phonique renforcée entre étages, des accès indépendants pré-pensés — autant d'investissements modestes aujourd'hui qui préservent vos options futures.
À quels changements esthétiques s'attendre
À 2 ans — la couleur comme émotion, plus comme accent
La trajectoire chromatique est lisible. Le blanc pur est mort — tous les designers convergent. Les intérieurs glissent vers des blancs cassés crémeux, des neutres chauds complexes, et surtout des bruns profonds (chocolat, espresso, caramel) qui reviennent massivement. Les verts sourds, les bleus minéraux, les terracotta désaturés et les bordeaux s'installent comme couleurs immersives.
Mais le vrai changement n'est pas la palette en elle-même — c'est le rôle qu'on attribue à la couleur. Pendant quinze ans, la couleur était un accent : un mur, un canapé, un coussin, sur un fond neutre. La tendance 2026 inverse cette logique. La couleur devient une atmosphère. Le « color drenching » — la même teinte sur les murs, le plafond, les boiseries et parfois les portes — remplace l'accent mural ponctuel.
Ce qui me parle dans ce mouvement, c'est qu'il reconnaît enfin la couleur comme vecteur d'émotion, pas comme élément décoratif. Une pièce entièrement peinte dans un bleu pastel ou un terra cotta profond n'aura pas du tout le même effet : spacieuse et fraîche dans le premier cas ; feutrée et cocooning dans le second. La couleur change votre état émotionnel dès que vous y entrez.
Osez les teintes profondes dans les pièces où l'émotion compte plus que la luminosité brute — une chambre, un bureau, une salle à manger. Un bleu profond dans un bureau transforme radicalement votre concentration. Un brun chocolat dans un salon crée un cocon. Un terra cotta sourd dans une salle de bain transforme la douche matinale en rituel.
Showroom Minotti · Milan Design Week 2026
À 5 ans — la matière qui vieillit, contre la matière qui reste neuve
Sur les matériaux, le virage est aussi net. Les matériaux qui restent figés (PVC, composites, stratifiés) cèdent la place à ceux qui acceptent le temps (bois massif, pierre naturelle, laiton non laqué, enduits à la chaux). Ce n'est plus une question de goût — c'est une redéfinition du luxe. Ce qui a de la valeur, c'est ce qui a une histoire, ce qui développe une patine, ce qui accepte d'être imparfait.
Investissez dans les matériaux qui vieillissent bien pour tout ce qui est structurel et visible longtemps — sols, plans de travail, bardages, menuiseries. Gardez les matériaux synthétiques pour les éléments cachés ou faciles à remplacer. Un parquet bois massif coûte plus cher qu'un stratifié, mais il peut être poncé et reprendre vie plusieurs fois sur trente ans.
À 10 ans — l'esthétique régénérative
À plus long terme, une esthétique va s'installer : celle du régénératif. L'idée que la beauté ne réside plus dans l'objet neuf et parfait, mais dans l'objet qui porte les traces de son histoire et qui continue d'évoluer.
C'est une esthétique que les Japonais pratiquent depuis des siècles à travers le kintsugi, cet art de réparer les céramiques brisées en soulignant les fissures à la poudre d'or. Non pas cacher la cassure, mais la célébrer. Non pas nier le temps, mais l'intégrer comme dimension esthétique à part entière.
Préservez ce qui peut l'être. Les poutres anciennes, les tomettes d'origine, les moulures, les pierres apparentes, les escaliers historiques — ce sont des atouts esthétiques majeurs, pas des contraintes à effacer. À Viuz-la-Chiésaz, dans un projet de rénovation lourde que je mène actuellement, j'ai tenu à conserver les escaliers d'origine en terrazzo ainsi que les poutres apparentes. Ce mélange ancien / moderne donne au lieu une profondeur qu'aucune rénovation uniforme n'aurait atteinte.
Mon analyse : ce que cela change pour vos rénovations
Décoder les tendances est une chose. En tirer des principes d'action concrets en est une autre — et c'est ce qui m'intéresse vraiment. Voici ma lecture stratégique, et la façon dont elle guide mes projets à Laura Masset Studio.
Le principe directeur : courants de fond > tendances du moment
Les meilleures décisions, dans mon ancien métier comme dans celui-ci, ne sont presque jamais celles qui suivent la tendance de l'année. Ce sont celles qui identifient les courants de fond suffisamment tôt pour s'y préparer sans précipitation.
Pour une rénovation en 2026, cela se résume à une phrase : ne rénovez pas aujourd'hui pour ressembler à ce qui sera à la mode demain. Rénovez pour traverser les dix prochaines années sans avoir à tout refaire, et mieux encore : rénovez pour adapter votre bien aux conditions futures, et le valoriser de manière pérenne.
1. Investir dans l'ossature avant la finition
Isolation performante, menuiseries de qualité, circulation intelligente, lumière naturelle maximisée, pré-câblage technique invisible. C'est ce qui ne se voit pas qui fait la différence à long terme. Les finitions, les couleurs, les accessoires — c'est ce que vous pouvez changer facilement. Les tendances, laissez-les aux éléments remplaçables.
À Viuz-la-Chiésaz, j'ai proposé au client une isolation extérieure en fibre de bois plutôt qu'en polystyrène expansé. Pour trois raisons concrètes. D'abord, le déphasage thermique de la fibre de bois est nettement supérieur — elle restitue la chaleur avec 10 à 12 heures de décalage. En été, cela signifie que le confort intérieur reste stable même sans climatisation. Ensuite, la fibre de bois régule naturellement l'humidité. Enfin, contrairement au polystyrène qui est un dérivé pétrolier, la fibre de bois dépend de filières locales.
2. Préserver ce qui peut l'être
Les poutres, les pierres, les carrelages anciens, les escaliers d'origine ont une valeur esthétique et narrative qu'aucune rénovation uniforme n'atteindra jamais. Le vrai luxe en 2026, c'est une maison qui porte son histoire.
3. Choisir des matériaux qui vieillissent bien
Même s'ils coûtent plus cher à l'achat. Le calcul sur vingt ans est presque toujours favorable : longévité supérieure, vieillissement plus élégant, valeur patrimoniale préservée, qualité de l'air.
Pour le bardage extérieur de Viuz, le charpentier recommandait du composite : même prix, zéro entretien. Le client a décidé de partir sur du Douglas naturel — dans quinze ans, le composite aura perdu ses couleurs uniformes tandis que le bardage Douglas aura développé une patine grise qui racontera l'histoire de la maison.
4. Penser la technologie comme une infrastructure discrète
J'intègre la réflexion domotique en amont des projets, mais avec une règle simple : la technologie doit travailler en arrière-plan, pas se voir. Pré-câblage pour un système évolutif, emplacements de capteurs prévus dans les plans — tout cela se fait pendant la conception, pour éviter de rouvrir les murs dans cinq ans. Mais visuellement, l'intérieur reste un refuge analogique.
Un exemple concret : plutôt qu'une télévision au mur qui impose sa présence noire et brillante dans le salon, un vidéoprojecteur au plafond avec une toile qui se déploie uniquement quand on en a besoin. Quand le projecteur ne sert pas, le mur devient un élément décoratif en soi. Même si vous n'êtes pas prêt à installer un projecteur tout de suite, prévoir les prises et l'alimentation au plafond pendant la rénovation coûte presque rien et vous laisse l'option pour plus tard.
Habiter un lieu qui a du caractère et qui raconte quelque chose de vous vaut mieux que vivre dans un cliché qui sera daté dans cinq ans.
Rendu généré par IA — projet Viuz-la-Chiésaz en cours
Vos questions sur les tendances 2026
Les grandes directions — zonage intelligent, matériaux durables, palettes chaudes et profondes, nouvelles formes d'habitat, domotique discrète — sont portées par des forces structurelles qui s'inscrivent dans une décennie, pas une saison. Les détails stylistiques évolueront, les fondamentaux tiendront.
Privilégiez les teintes désaturées et chaudes : blancs crémeux, warm neutrals, verts sourds, bruns profonds, bleus minéraux. Évitez les gris froids et les blancs purs qui datent déjà les intérieurs. Les approches « color drenching » (teinte unique sur murs, plafonds et boiseries) remplacent les accents ponctuels.
Plus aussi systématiquement qu'il y a dix ans. Le zonage intelligent — claustra, bibliothèque traversante, changement de matériaux — préserve la lumière tout en redonnant à chaque espace sa fonction. Un bureau fermé ou semi-fermé est devenu un atout de valorisation, et le zonage aide aussi à maîtriser la facture de chauffage.
Souvent oui à l'achat, mais le calcul sur vingt ans est généralement favorable : longévité supérieure, vieillissement plus élégant, valeur patrimoniale préservée, impact positif sur la qualité de l'air. Pour les isolants biosourcés, s'ajoute une protection contre la volatilité du prix du pétrole.
Oui, mais de manière progressive et discrète. Prévoyez l'infrastructure en amont (pré-câblage, emplacements de capteurs, compatibilité Matter) mais n'accumulez pas les gadgets. Priorisez les systèmes qui optimisent l'énergie et le confort en arrière-plan.