J'étais à Milan deux jours : vendredi au Salone del Mobile à Rho Fiera, samedi dans le quartier Brera et les showrooms des grandes maisons. Deux journées denses, une dizaine de kilomètres à pied dans les pavillons, et une certitude au retour : l'industrie du design sait exactement où elle va. Elle ne l'a pas encore dit à tout le monde.
Voici ce que j'ai vu — structuré par thème, avec ma lecture de ce que ça signifie concrètement pour ceux qui rénovent aujourd'hui.
La cuisine — la grande surprise du salon
Le hall EuroCucina était, sans hésitation, la section la plus impressionnante de cette édition. C'est une biennale — elle ne revient que dans deux ans — et les marques le savent. Elles avaient visiblement travaillé.
Ce qui m'a frappée : la cuisine n'est plus pensée comme une pièce technique. Elle est pensée comme un espace de vie à harmoniser. Et l'obsession centrale de cette édition, c'était la question du rangement — pas comme problème fonctionnel, mais comme enjeu esthétique.
Chez Veneta, chez Scavolini, le fil conducteur était le même : cacher pour révéler. Des étagères pivotantes dans les angles, des portes dérobées qui s'ouvrent sur un cellier ou une buanderie cachée, des plans de travail sur rails qui escamotent l'évier — avec mitigeur rétractable — et la plaque de cuisson. Une cuisine qui, en quelques secondes, se transforme en buffet monolithique pour recevoir. Fonctionnel et spectaculaire à la fois.
Centro poussait cette logique dans une direction plus graphique, presque sculpturale. Nobilia et Lube confirmaient la tendance en milieu de gamme : ce qui était réservé au luxe il y a cinq ans descend dans le marché plus large.
Centro et Veneta — deux approches de la cuisine contemporaine à EuroCucina 2026.
J'ai aussi beaucoup aimé une solution vue chez plusieurs exposants : de grandes étagères avec des poteaux fins en métal noir mat qui s'élancent jusqu'au plafond, avec tablettes flottantes et tiroirs intégrés. Un système qui sépare les espaces, crée de la hauteur et apporte un caractère architectural fort — sans boucher la lumière.
La technologie, elle, était là — mais discrète, précisément comme je l'anticipais. Des fours de la même couleur que les façades de cuisine — beige rosé, bleu ardoise — fondus dans la composition. Des plaques de cuisson avec hotte intégrée dans la plaque, parfois assortie au plan de travail (Falmec le faisait très bien). Le petit électroménager disparaît dans des coffee corners à portes escamotables. L'électroménager de buanderie, lui aussi, caché derrière des façades continues. Intégration de l'IA et connectivité avec une app — présentes, mais sans révolution visible. C'est exactement ça, la technologie invisible : elle n'attire pas l'attention, elle simplifie.
L'électroménager fondu dans la composition — même teinte que les façades, technologie invisible.
Dans mon article sur les tendances 2026-2036, j'écrivais que l'open plan était en train de mourir. Le salon confirme — mais avec une nuance importante : ce n'est pas le retour de la cuisine fermée. C'est l'avènement de la cuisine maîtrisée. Ouverte quand on veut, invisible quand on veut, technologique sans le montrer. Ce qui implique, pour ceux qui rénovent, de réfléchir très tôt au rangement non pas comme une case à cocher, mais comme un enjeu architectural à part entière.
EuroCucina 2026 — formes courbes, jeux de matières, rangements sur mesure.
Les matières — ce qui monte, ce qui recule
Verre flûté, bois texturé, miroir fumé, pierre — les matières de fond de cette édition.
Si je devais résumer les grandes lignes de ce que j'ai vu en termes de matières :
Ce qui monte fort- Le bois foncé texturé, notamment en revêtement mural et façades de cuisine. Pas le bois laqué brillant d'il y a dix ans — un bois avec du grain, de l'âme, parfois avec un traitement ondulé qui crée du relief.
- Le verre flûté — sur les façades de meubles, les claustra, les séparations légères. Il filtre la lumière, crée de l'intimité sans couper la continuité visuelle. Une matière que j'utilise déjà et que je vais continuer à prescrire sans hésitation.
- La pierre : beaucoup de marbre, un peu de travertin. En plans de travail, en plateaux de table, en revêtements muraux ponctuels. Pas en application totale — en usage ciblé, là où la matière parle.
- Le miroir et le miroir fumé : des pans de murs entiers, des plateaux de tables basses en miroir vieilli, des jeux combinés miroir/bois/pierre sur un même meuble. L'effet est spectaculaire quand c'est bien dosé.
- Les surfaces en verre coloré : quelques façades de cuisine et plateaux de table traités avec un verre teinté sous une couche de verre clair. Un effet de couleur profonde et lumineuse que je n'avais pas vu avant. À suivre.
- La robinetterie chromée brossée, en remplacement du laiton qui s'essouffle un peu.
- Le laiton doré — encore présent, mais plus dominant comme il l'était il y a deux ou trois ans.
- Les petits carreaux sur le mobilier — j'en ai vu presque uniquement chez Zanotta. Ce n'est pas mort, mais ce n'est plus le signal fort que c'était.
Ce que j'observe dans ces choix de matières, c'est une confirmation de ce que j'écrivais sur la matière qui vieillit. Le bois texturé, la pierre, le verre flûté — ce sont des matières qui développent une patine, qui racontent quelque chose dans le temps. En opposition aux surfaces synthétiques parfaites qui vieillissent mal. Si vous hésitez encore sur votre plan de travail ou votre revêtement mural, cette édition du Salone est un argument de plus pour investir dans la vraie matière.
La couleur — une palette assumée, pas une tendance de saison
La palette de cette édition était lisible dès les premiers stands — et elle va plus loin que ce que j'anticipais. Pas seulement le terra cotta et le bleu : des verts sourds, des oranges brûlés, des violets, des jaunes, des bruns profonds. Une richesse chromatique assumée, dans des tons toujours désaturés, jamais criards.
Le color drenching était omniprésent dans les scénographies : une pièce entière immergée dans une même teinte — murs, plafond, mobilier, textiles. Le résultat est saisissant. Pas une décoration, une atmosphère. On entre dans un espace, et on le ressent avant même de l'analyser. C'est exactement ce que j'écrivais sur la couleur comme vecteur d'émotion — Milan le valide pleinement.
Le color drenching en action : une teinte profonde sur tous les plans crée une atmosphère, pas une décoration.
Le terra cotta profond reste la couleur dominante — présent partout, dans les cuisines, le mobilier, les textiles. Pas le terra cotta pâle et Instagram des années passées : un terra cotta dense, presque brique. Le bleu revient sous plusieurs formes : clair, roi, nuit. La maison Baxter avait construit toute sa collection autour du dialogue entre ces deux couleurs — ce terra cotta sombre et ce qu'ils appellent le bleu océan. Superbe harmonie, du canapé aux tables basses aux luminaires.
Les cuisines restaient plus retenues — beige, taupe, moka, blanc cassé — avec la couleur forte réservée à un îlot, une façade, un revêtement mural. Peu de noir, contrairement aux saisons précédentes.
La nature s'invite à l'intérieur — et pas timidement. Chez Saba, Minotti et Molteni&C, des compositions végétales intégrées aux scénographies créaient une harmonie immédiate avec les matières : bois foncé, miroirs, pierre. Pas de la décoration verte posée sur une étagère — une intention de faire entrer le vivant dans l'espace. Cette tendance biophilique s'installe en profondeur, et elle est beaucoup plus efficace qu'on ne le croit sur le ressenti d'un lieu.
La scénographie — Kartell, Baxter et la leçon du blanc
Le stand Kartell : le blanc comme révélateur de couleur — une leçon de mise en scène.
Je veux m'arrêter sur deux scénographies qui m'ont marquée, parce qu'elles disent quelque chose d'important sur la façon dont les espaces fonctionnent.
Kartell avait construit quelque chose d'audacieux : on entre dans un espace entièrement blanc — murs, sol, plafond, tout dans ce blanc cloud dancer légèrement crémeux. L'espace est grand, immaculé, presque inconfortable dans sa neutralité. Et puis, cachés derrière des alcôves, le mobilier coloré se révèle. Chaque alcôve est une capsule chromatique. Le contraste est saisissant. On ne pouvait pas mieux démontrer le pouvoir de la couleur : c'est le blanc qui la fait exister. C'est la neutralité qui crée le choc émotionnel.
Baxter m'a séduite pour une raison différente. Leur collection 2026 est ce que j'appelle très modern mid-century, typiquement italien — une maîtrise de la courbe, de la proportion, du cuir et du tissu qui place chaque pièce à la lisière entre le mobilier et la sculpture. De l'art, vraiment.
Baxter à Brera — terra cotta profond et bleu océan, une harmonie construite de bout en bout.
Le stand Orac mérite une mention à part : une scénographie entièrement art déco, parfaitement exécutée, avec moulures, profils et corniches traités comme des éléments architecturaux à part entière. Un rappel que la moulure ne date pas — elle revient, et elle revient fort.
Ces scénographies sont une leçon directe pour nos propres intérieurs. Le blanc de Kartell n'était pas une absence — c'était une décision. Créer du vide pour que la couleur existe vraiment. C'est exactement ce que j'essaie de faire dans mes projets : ne pas accumuler, mais composer. Choisir où la matière parle, et laisser le reste respirer.
Les formes — les courbes partout, trop de courbes ?
Arches, volumes arrondis, silhouettes organiques — la courbe déclinée à toutes les échelles.
C'est la tendance la plus visible — et la plus discutable.
Les courbes étaient partout. Les scénographies des stands utilisaient massivement les arches, demi-arches et arches inversées. Les canapés avaient des dossiers arrondis, des accoudoirs en courbe, et parfois une silhouette asymétrique — un côté avec accoudoir, un côté ouvert, en arc de cercle. Les cuisines proposaient des étagères rondes, des tables hautes rondes accrochées aux îlots, avec des pieds travaillés en courbe. Les grandes tables à manger — en bois ou en pierre — avaient des pieds ronds ou sculptés. Chez B&B Italia, chez Molteni&C, chez Audo Copenhagen — partout, la courbe.
Est-ce que c'est trop ? Honnêtement, parfois oui. Quand tout est courbe, rien ne l'est vraiment. Mais dans les mains des maisons qui savent doser — Minotti, Audo Copenhagen, Flexform — la courbe retrouve sa puissance : elle crée du confort visuel, de la douceur, une invitation à s'asseoir.
Autre signal fort : les meubles XXL. Des canapés immenses aux assises très profondes — spectaculaires en scénographie, mais pas toujours confortables à habiter au quotidien. Des lits avec des têtes de lit sculpturales, presque architecturales. Cela fait partie d'un mouvement plus large vers le mobilier comme pièce centrale d'une pièce — pas un simple meuble, mais un élément qui structure l'espace.
Sur les textiles : le tweed me semble la vraie tendance de fond — un mélange de neutre et d'une couleur, ni tout blanc ni total look. Plus vivant que la bouclette, plus élégant que le velours. La bouclette, que j'ai beaucoup vue, a quelque chose d'un peu répétitif à ce stade — elle a fait son effet, elle commence à saturer.
Audo Copenhagen mérite une mention particulière : leurs lampes, leur canapé, leur univers global. Une esthétique scandinave affinée, qui n'a rien de froid. J'adore.
Courbes, tweed, assises profondes — le vocabulaire formel dominant de cette édition.
Le zonage de l'espace — No Wall comme manifeste
Étagères à poteaux fins jusqu'au plafond : une séparation spatiale sans couper la lumière.
Si je devais retenir une tendance structurante au-delà des matières et des couleurs, c'est celle-là : les espaces se zonent, sans se cloisonner.
La marque No Wall en fait carrément son concept fondateur — zéro mur, et des espaces structurés uniquement par du mobilier, des étagères, des portes cachées. Fonctionnel, architectural, et réversible. Un manifeste pour une époque où les plans évoluent avec les usages.
No Wall : zéro cloison, des espaces structurés uniquement par le mobilier et les étagères.
Mais cette logique était lisible dans presque tous les stands — la cuisine qui se cache dans un monolithe, les étagères qui séparent sans fermer, les claustras qui filtrent sans opacifier. C'est exactement ce que j'écrivais dans mon article précédent sur la fin du dogme de l'open plan. Le marché l'a intégré. L'industrie du design le traduit en produits.
Dans la salle de bain — moins de révolutions que dans la cuisine, honnêtement. Mais j'ai bien aimé Ceramica Cielo pour ses monochromes : vasque de la même couleur que le meuble, dans des tons sourds. Une élégance tranquille. Et la collaboration Kartell × Laufen apportait une légèreté et une lisibilité formelle qui tranchait avec le reste du hall.
Mention spéciale aux radiateurs Cordivari et Tubes — des pièces qui n'ont plus rien de fonctionnel dans leur apparence. Ce sont des sculptures. Leur budget est conséquent, mais ils méritent qu'on les considère comme on considère une œuvre d'art dans un intérieur.
Tubes — des radiateurs devenus sculptures, à intégrer comme des œuvres dans un intérieur.
Quelques marques moins connues mais que j'ai notées comme références inspirationnelles à suivre : Turri, al2, Durame, Morpho by Tomorrowland, Brühl. Et les quelques stands avec une esthétique japonaise, très sobres, très bien exécutés — un contre-courant discret mais réel dans un salon qui aime parfois en faire beaucoup.
Ce que Milan confirme — ce que ça change pour vos projets
Pensez dès la conception à la question du cacher / révéler. Un plan de travail qui se libère en un geste, un cellier caché derrière une porte affleurante, une étagère jusqu'au plafond — ce ne sont plus des options de luxe. Ce sont des standards premium qui descendent vers le milieu de gamme.
Bois foncé texturé, verre flûté, pierre et miroir vieilli — investissez dedans là où ça compte. Le jeu de matières fonctionne quand il y a une hiérarchie claire : une matière principale, une ou deux en accent.
Terra cotta profond, bleus minéraux, verts sourds — une palette large mais cohérente, toujours désaturée. Le color drenching n'est plus une audace, c'est un standard. Si vous hésitez sur une teinte immersive pour une pièce, vous avez une fenêtre de plusieurs années.
L'intégration du végétal — vraiment intégré, pas posé — change profondément l'atmosphère d'un espace. À réfléchir dès la conception, pas en finition.
Elles sont partout, mais ne les suivez pas mécaniquement. Une courbe bien placée crée de la douceur. Cinq courbes dans le même espace créent de la confusion. La question n'est pas "courbe ou pas courbe" — c'est "quelle forme sert cet espace et ces usages".
C'est la tendance la plus structurante et la plus durable. Si vous avez un grand espace ouvert, pensez aux étagères à poteaux, aux claustras, aux îlots qui séparent — avant de penser à abattre ou à construire des cloisons.
Questions fréquentes
Les tendances du Salone del Mobile 2026 s'appliquent-elles aux rénovations résidentielles ordinaires ?
Oui — avec un décalage de deux à cinq ans pour le marché intermédiaire. Ce que le salon présente dans les gammes premium arrive dans le milieu de gamme quelques années plus tard. C'est utile pour anticiper vos choix durables aujourd'hui.
Le terra cotta va-t-il durer, ou c'est une mode ?
Le terra cotta profond est porté par des forces de fond — retour aux matières naturelles, palettes chaudes, éloignement des gris froids. Je lui donne cinq à sept ans de pertinence dans les teintes profondes. Les versions pâles et désaturées sont déjà moins fraîches.
Faut-il vraiment investir dans une cuisine qui cache tout ?
Pas forcément tout cacher. Mais réfléchir à ce qu'on veut voir et ce qu'on veut dissimuler, et concevoir le rangement en conséquence — oui, absolument. C'est ce qui fait la différence entre une cuisine qu'on aime vivre et une cuisine qu'on range en permanence.
Bouclette ou tweed pour un canapé — lequel choisir ?
Le tweed me semble le choix le plus durable : il marie un fond neutre à une couleur, sans tomber dans l'uniformité de la bouclette ni dans l'effet total look du velours. Plus versatile dans le temps, plus facile à faire vivre avec d'autres matières. La bouclette a eu son moment — elle commence à saturer dans les intérieurs premium.